Chaissac - L'objet métamorphosé

Chaissac - L'objet métamorphosé
Porte

Sans titre (Porte de placard de la maison Penaud aux Lombardières)

1953, porte de placard à quatre battants peinte, 247,5 × 138,5 cm

« La fatigue a fort réduit mes activités picturales mais j’ai néamoins décorés les portes de placards d’une maison neuve d’ici et c’est ce que j’ai maintenant de plus grand en vendée et même en europe maintenant que mes plus grands tableaux sont en amérique, l’un d’eux tout troué. » (Lettre à Jean Dubuffet, [14 avril 1953]

Au printemps 1953, Gaston Chaissac peint à la demande de M. et Mme Penaud, cultivateurs à Sainte-Florence, deux portes de placard et une cage d’escalier de leur nouvelle maison construite aux Lombardières. L’artiste entreprend là ce qui restera comme son grand œuvre. Libre de son sujet, il échafaude sur les battants de la porte de placard située au rez-de-chaussée, compartimentée par des fonds colorés, des figures totémiques synthétisant ses thèmes plastiques (formes serpentines, apparition de l’œil, visages chapeautés, découpe d’objets) et ses modes opératoires (imbrication de formes abstraites, couleurs pures et cerne noir, mouchetage ou pointillés décoratifs, mise en exergue de la signature).

Cage

Sans titre (Cloison de l’escalier de la cave de la maison Penaud aux Lombardières)

1953/1958, cloison de cage d’escalier peinte, 210 × 217 cm

« Cher Ami, Ma collection de pastels s’est considérablement augmentée mais les ennuis aussi s’amoncellent sur mon rable car j’ai fait scandale. non pas comme Messieurs les stercoranistes en disant que la communion romp le jeune et que les espèces eucharistiques se digèrent comme le reste mais avec ma croix latine que j’ai peinte sur la cage de l’escalier chez Penaud, aux Lombardières et qui est de plus en plus sur le tapis. On dit même que c’est le Christ dépécé, et qu’on devrait me mettre en prison. » (Lettre à Joseph Bonnenfant, [24 août 1953]

Sur la cage d’escalier qu’il décore chez les Penaud, aux Lombardières, Chaissac peint tout d’abord une croix latine, construite, dans la lignée de ses peintures d’écriture, par emboîtage de petits fragments colorés. Cette croix, dont il a donné plusieurs versions, crée la controverse. Elle fait écho aux tensions entre enseignements public et privé, que l’artiste évoque également dans un texte qui figure sur la porte de placard située au premier étage. Il complète ensuite sa composition par un amoncellement de grandes plages colorées qui l’ancrent dans le bas, d’où émerge une figure chapeautée et une tête hirsute qui pourraient bien être les portraits des propriétaires. L’ensemble, si l’on en croit sa correspondance, aurait été totalement achevé vers le mois de septembre 1958.

 

Pierre

Sans titre

1954, huile, peinture or et argent sur pierre, 30 × 33 × 10 cm

« Et puis j’ai des toiles encadrées de mousse a plat sur une table où sont aussi des pierre peintes, des pierres brute assemblées, des boulets de charbon et même un de pierre, etc, et jusqu’aux débris d’une ardoise peinte cassée dans des conditions qui me restent inconnues. Je l’avais abandonnée dans la campagne et je les ai récupérée en partie en un tout autre endroit. Ses debris m’interessent du reste davantage que lorsque c’était intact. Il est dificile de prévoir comment on interpretera mes intentions. La presse me présente comme “un artiste étrange et sincères, et certainement comme l’une des figures les plus curieuses de notre temps”. » (Lettre à Jean Dubuffet, [juillet 1954]

Les dorures et les argentures que Chaissac utilise dans ses tableaux au début des années 1950 gagnent également ses pierres et ses peintures sur objet. Le procédé – l’imbrication de formes colorées cernées de noir – est désormais bien huilé. Mais l’artiste, en renouant avec la peinture sur pierre qu’il décline ensuite sur divers objets, donne un nouvel élan à son inspiration, dicté par les caractéristiques du matériau, par exemple le contour accidenté et l’anfractuosité de cette pierre dans laquelle se niche un visage. Comme il l’écrit aussi à Pierre Boujut, il « compte surtout sur les effets de l’oxydation que prendront plus tard les parties argentées et dorées » de ces pierres, laissées en plein air.

 

Ardoise

Sans titre

1954, huile sur ardoise, 36 × 33,5  cm

« Cher J. Je te signale que j’expose quelques nouveautés assez surprenantes au salons des « surindépendants de l’Ouest » aux Sables d’Olones qui ouvre ses portes très prochainement. J’ai reproduit ces temps-ci. Peut être que ça se défend à peine mais c’est assez nouveauté pour me distraire. J’ai divers projets, des machins ajourés sortant du tableau et construit avec ce qui me tombera sous la main. » (Lettre à Jean Dubuffet, [24 mai 1954]

L’exposition « supercocasse », qu’il inaugure dans la classe désaffectée de l’école de Sainte-Florence en juillet 1954, à l’occasion de la fête scolaire, est la grande affaire de Gaston Chaissac qui se consacre à partir de cette année-là à la peinture d’objets. Il y revient abondamment dans sa correspondance, informant aussi bien des nouvelles pièces qu’il y montre que du dispositif imaginé pour leur servir d’écrin. Chaissac récupère tout un attirail d’ustensiles ou de matériaux abandonnés (outils usagés, ardoises abîmées, etc.) auxquels il donne une seconde vie en les métamorphosant en autant de masques à l’œil rond ou au sourire goguenard.

Assiette

Joséphine

1955, papiers collés sur assiette en tôle émaillée, 22,5 (diam) × 4,5 cm

« Il y a changement de décors dans ma salle d’exposition de Ste florence et cette fois c’est le papier colé qui domine. Cette seconde exposition a lieu du reste sous le signe des vieux chaudrons. Et que des nouveautés. Je n’ai dailleurs aucune envie d’exposer ce qui dans ma production a plus de six mois. C’est incroyable les combinaisons décoratives qu’on peut faire avec de simples bouts de papier colés sur n’importe quoi : tissus, récipients sauvé des ordures, pierres, etc. » (Lettre à Joseph Bonnenfant, [début 1955]

Cette œuvre réunit les deux terrains d’exploration de Gaston Chaissac au milieu des années 1950 : les papiers collés et la récupération d’objets usagés. L’artiste travaille par contrastes de matières et de couleurs mais tire aussi parti des images et des écritures imprimées sur les fragments sélectionnés. Il rehausse ici simplement l’assiette au niveau des zones les plus abîmées de manière à faire surgir le portrait d’une femme coiffée d’un tignon, associée à la danseuse Joséphine Baker, très populaire dans les années 1950. En 1956, Gilles Erhmann photographia Chaissac avec cette objets, dans un reportage pour la revue Aujourd’hui resté célèbre.

Couvercle

Sans titre (couvercle de lessiveuse)

1956, ripolin sur couvercle de lessiveuse, 60 cm (diam.)

« Je passe maintenant de la bonne peinture sur toutes sortes d’objets troués, cabossé, rouillés, hors d’usage, cela dans une but pas même décoratif ou a peine mais comme si j’allais ouvrir une boutique de vieux neuf. Lubie qui pourrait sans doute être présentée comme mon violon d’ingres et avec tout ça je vais avoir de quoi faire des étalages. Quel domage de ne pas avoir une vraie boutique avec devanture et située de préférence dans un lieu excentrique, en plein champs par exemple. » (Lettre à Joseph Bonnenfant [31 août 1957]

Gaston Chaissac réalise vers la fin de l’année 1956 un nouvel ensemble de peintures sur des objets mis au rebut. Il affuble de visages goguenards un panier en osier ou une pierre plate qu’il métamorphose en drôlatiques personnages. Les formes abstraites aux couleurs vives qui flottent sur ce couvercle de lessiveuse sont plus énigmatiques. Mais elles suivent un même désir de laisser d’abord parler le support pour mieux en accommoder les restes et lui offrir une nouvelle vie. Avec l’objet décoré, l’artiste opère une double métamorphose, celle du vestige, recyclé et réhabilité, et celle de la peinture, qui se frotte au volume, aux creux et aux bosses, propres à la sculpture.

Chaissac imp

Sans titre (Composition à la tête d’oie)

1956, huile au dos d’un couvercle de caisse, 58 × 61 cm

« Cher Dubuffet. Camille qui est partie chez ses parents avec la petite ne manquera pas d’être ravie de ton imprimerie. Et peut être cela fera-t-il naitre une nouvelle revue scolaire. » (Lettre à Jean Dubuffet 27 décembre 1950)

Cette peinture exécutée sur le dessus d’une caisse contenant du matériel d’imprimerie envoyé par Dubuffet, témoigne du goût de Chaissac pour les vieilles planches en tout genre. Cet intérêt culmine en 1959 avec La Cène, vaste décor au « titre court » qu’il peint sur le dessus de la table à vaisselle réformée, puis avec l’armée de totems dont il entame la fabrication au début des années 1960. Cette œuvre, réalisée dans un style géométrique assoupli, épuré, en donne un avant-goût d’une grande poésie.

Chaissac

Sans titre

1959, peinture sur tôle, 45 × 32 cm

« Monsieur Jean Paulhan De ma triste solitude, je vous préviens qu’hier j’ai récupéré divers ustensils sur un tas d’ordures pour tenter de les décorer de façon inédite et avec l’espoir d’en tirer au moins des documents photographiques […] J’ai vu aux ordures une tôle ouvragée dont je pourrais peut être tiré parti dans des arangements décoratifs mais je manque d’une scisaille pour la découper et il est plus raisonnable que je fasse pas une dépense de ce genre. Il ne saurait même en être question. » (Lettre à Jean Paulhan [1955]

À la fin des années 1950, Gaston Chaissac poursuit ses expérimentations picturales sur les supports les plus variés. Cette œuvre réalisée sur un support plane, un morceau de tôle destiné à la ferblanterie, ne s’éloigne de la peinture que par l’irrégularité des bords et les accrocs de sa surface. Quant à sa composition, elle illustre la panoplie des possibilités offertes par l’imbrication de pièces abstraites, qui peuvent être conservées telles quelles, constellées d’une profusion de signes ou rehaussées de détails figuratifs.