Figurations narratives
Figurations narratives
Emanuel Proweller
Menton la nuit
Emanuel Proweller (1918-1981), Menton la nuit, 1958, huile sur toile, 100 x 73 cm
Emanuel Proweller, issu d’une famille juive de Lwow, en Pologne, débarque à Paris en 1948 en rescapé, après avoir perdu sa famille dans le conflit de la Seconde Guerre mondiale. Ses œuvres, composées de formes géométriques élémentaires traitées en aplats colorés, sont remarquées par Denise René, chantre de l’abstraction géométrique. En 1954, avec Un Américain à Paris, Proweller renoue avec la figure humaine qu’il traduit selon un code géométrique d’un dépouillement extrême qui ne variera pas. En 1957, il exécute son premier grand nu féminin et introduit un nouveau thème, celui de la plage et des baigneuses, qui font écho à l’esthétique pop alors en vogue. Menton la nuit est caractéristique des quelques « œuvres au noir » de Proweller qui viennent de temps à autre inquiéter son œuvre solaire. Ce nocturne est une épure, tant du côté de l’abstraction (un monochrome noir, un cercle et une ligne blanche, quelques points), que de celui de la figuration réduite à quelques éléments de paysages emblématiques.
Peter Stampli
Le Sabre
Peter Stampfli (1937 - 2006), Le Sabre, 1966, huile sur toile, 163 x 120 cm
Le travail du peintre suisse Peter Stampfli est caractéristique de l’art des années 1960 marqué par le développement du pop art. L’artiste prend pour motifs les objets de consommation et tire son iconographie de la culture des mass-média, magazines ou panneaux publicitaires. Il les représente dans un style glacé, (« cool »), clair et neutre. L’automobile devient son sujet de prédilection dès 1966. Dans cette peinture historique, il isole sur un fonds blanc l’avant d’une voiture, avec le capot, la calandre et les phares. Vue de biais, dans une harmonie de couleurs froides, gris et bleus métallisés, cette toile simplifie à l’extrême un fragment de réalité. Elle est rigoureusement objective.
Henri Cueco
La Rue
Henri Cueco (1929 – 2017), La Rue, 1968, peinture glycérophtalique sur toile, 197 x 254 cm
L’œuvre de Cueco suit un mouvement de refroidissement de la peinture qui puise dans l’imagerie des mass-médias, en écho au Pop Art né au début des années 1960. La symbolique de la couleur de la série des « Hommes rouges », à laquelle appartient cette peinture, est éloquente à l’heure des événements de mai 1968, tout comme celle de ces silhouettes élancées ou chutant dans l’espace. L’humanité dressée entre en lutte et résiste. Cet ensemble est devenu sous la plume du critique Pierre Gaudibert l’incarnation de toutes les insurrections. Henri Cueco admire l’œuvre de Fernand Léger dont il retient quelques trucs : alternance d’aplats et de hachures, délinéament des silhouettes, réduction de la palette à quelques couleurs posées en aplats. Son style s’inspire aussi des techniques mécaniques de l’imprimerie, dont il adopte le fini impeccable.
François Lunven
II Pontormo dans tous ses états
François Lunven (1942 – 1971), Il Pontormo dans tous ses états, 1970, acrylique sur isorel, 86 x 200 cm
Malgré une carrière de météore – suicide à vingt-neuf ans – François Lunven (1942-1972) a beaucoup produit : peintures, dessins, gravures d’une extrême précision. Ses œuvres relèvent toutes d’hybridations anthropomorphes, zoomorphes, « machiniques » où tout s’agglomère et s’enchevêtre en d’étranges créations. Il Pontormo dans tous ses états appartient à la période ultime. Des formes mécanomorphes s’échappent de boîtes et flottent dans un espace surnaturel au-dessus d’une perspective centrale, à l’italienne. Les couleurs sont stridentes, étonnamment variées. Lunven était obsédé par la personnalité et l’art du maniériste Pontormo. Ses créatures monstrueuses évoluant dans un univers entropique semblent, de métamorphose en métamorphose, courir à leur propre perte.
Jean Hélion
Vanité de novembre
Jean Hélion (1904 – 1987), Vanité de novembre, 1976, huile sur toile, 81 x 117 cm
En 1930 Jean Hélion, aux côtés de Théo Van Doesburg, se fait le tenant d’une abstraction géométrique radicale, théorisée notamment au sein du groupe Art concret dont il est l’un des cofondateurs. Il s’en détourne en 1939 pour revenir vers la figure humaine et la représentation du réel. La Vanité de novembre appartient à une suite de six tableaux présentés en 1976 à la Biennale de Venise. Elle apparaît comme un poème qui résume « l’épouvantable tristesse » qu’inspire à Hélion la commémoration patriotique. Le tableau reprend le principe allégorique des « vanités » du 17e siècle : le crâne ou la fragilité d’une fleur y signifie la vanité de toute entreprise humaine.
Hervé Télémaque
Cahute misérable
Hervé Télémaque (1937 – 2022), Cahute misérable, 1980, collage et crayon sur papier, 124 x 164 cm
Hervé Télémaque est né en Haïti et fait son apprentissage artistique à New York avant de s’installer définitivement en France en 1961. En 1964, il est l’un des organisateurs, aux côtés de Bernard Rancillac et Gérald Gassiot-Talabot, de l’exposition Mythologies quotidiennes qui regroupe sous la bannière de la Figuration Narrative de nombreux artistes décidés à en découdre avec la peinture à sujet. Télémaque, brièvement porté par les derniers feux du surréalisme, a développé une poétique de l’objet friande de rencontres énigmatiques d’objets paradoxaux. De 1976 à 1981, l’artiste vit dans une ferme du Berry, à Pierrefitte-ès-Bois. La série de collages des Maisons rurales, abordée en 1980 dans le sillage des Selles, se substitue pour un temps à son travail de peintre. Il y pose la question de l’habitat, déjà abordée avec le motif récurrent de la tente. La Cahute misérable, évoquant la patrie Haïti, reste précaire, à l’opposé d’autres architectures vernaculaires solidement ancrées dans leur territoire.
Peter Saul
Woman Smoking
Peter Saul (1934 – ), Woman Smoking, 1984, huile et acrylique sur toile, 216 x 192 cm
Dans les années 1960, Peter Saul fait des peintures proches de l’iconographie consumériste du Pop Art et de l’espace ouvert de l’expressionnisme abstrait avec une agressivité et un mauvais goût revendiqués. Dans les années 1970, son style devient plus violent avec des accents de peinture fluo, le Day-glo : il tourne en dérision la guerre du Vietnam, Angela Davis. Dans les années 1980, plus figuratif, il raconte un univers disloqué, caoutchouteux où les personnages envahissent l’image toutes couleurs hurlantes : la grande Woman Smoking. Son traitement mixte, préparation à l’acrylique et finition à l’huile, une sorte de pointillisme, lui confère les volumes d’une poupée gélatineuse. L’artiste fut impressionné par une exposition Picasso à San Francisco. Après Guernica, il rend hommage à la Grande Baigneuse.
Eduardo Arroyo
La Découverte de l'Amérique
Eduardo Arroyo (1937 – 2018), La Découverte de l’Amérique, 2002, huile sur toile, 200 x 200 cm
Eduardo Arroyo est espagnol. Il fuit le régime franquiste et arrive à Paris en 1958. Son histoire personnelle, marquée par l’exil et le déracinement, sous-tend son engagement artistique. Flamboyant, en perpétuelle rupture de ban, Arroyo progresse par à-coups, coups d’éclat et coups de sang. En 1964,il figure parmi les artistes réunis lors de l’exposition Mythologies quotidiennes qui marque la naissance du mouvement de la Figuration Narrative. S’il prône un retour à la peinture, c’est pour l’asservir à une action politique critique, voire contestatrice. Parmi les alter-ego chargés par l’artiste de le représenter figure Christophe Colomb, découvreur du Nouveau Monde. Dans La Découverte de l’Amérique, il le confronte, après des siècles d’absence, à l’effigie narquoise du Mickey Mouse de Walt Disney, nouvel ambassadeur d’une Amérique du cinéma et d’Hollywood qu’il ne reconnaît plus.